Presentation
Anatomie algorithmique
L'anatomie algorithmique (Computational Anatomy) est une discipline
émergente qui vise à analyser et modéliser la variabilité
biologique de l'anatomie humaine à l'échelle de la population. Le
but est non seulement de modéliser l'anatomie moyenne (ou une
anatomie représentative) et ses variations normales, mais aussi de
découvrir des différences entre des populations, par exemple normale
versus pathologique. Ces étapes sont nécessaires pour détecter et
classer les pathologies à partir d'anomalies structurales, mais
aussi pour guider plus justement l'adaptation de modèles
génériques de l'anatomie (atlas) vers des données spécifiques
à chaque patient. Dans le cas du cerveau, un autre but très
important est de minimiser l'influence de la variabilité
anatomique dans les études de groupe au niveau fonctionnel.
La méthode générale est d'identifier des primitives géométriques
représentatives (points, courbes, surfaces), et de modéliser leur
distribution statistique [Grenander:Miller:QAM:98], par exemple
en calculant une forme moyenne et une structure de covariance après
une mise en correspondance de groupe. Il y a une hiérarchie de
primitives géométriques qui va des primitives ponctuelles (landmarks)
aux transformations de dimension finie ou infinie (transformations
rigides, localement affines, difféomorphismes) en passant par les
courbes,
les surfaces et les images (volumes 3D). Ces primitives
appartiennent en général à des variétés différentielles plutôt qu'à
des espaces vectoriels, ce qui pose un certain nombre de problèmes
théoriques et pratiques pour mener des inférences statistiques
[Pennec:JMIV:06,Allassonniere:JRSS:07].
Pour considérer toutes les variétés anatomiques dans un cadre unifié,
Grenander [Grenander:Pattern:96] a proposé d'encoder l'anatomie
moyenne dans un modèle (template) qui peut se composer de courbes, de
surfaces et d'images, et de considérer la variabilité comme une
probabilité de déformation dans l'espace des transformations
spatiales. S'il y a aujourd'hui de nombreuses méthodes de recalage
inspirées de modélisations physiques qui peuvent traiter correctement
les déformations intra-sujet, il est bien plus difficile de modéliser
les relations entre l'anatomie de sujets différents. L'absence de
modèle physique conduit à rechercher statistiquement ces relations à
partir d'observations, la plupart du temps des images (apprentissage).
En pratique, il n'est cependant pas clair de savoir si un seul modèle est
suffisant pour décrire la totalité de la variabilité, spécialement
dans le cas du cerveau où il existe des différence topologiques au
sein d'une même population. De plus, le nombre de degrés de liberté du
système est si grand que la construction mathématique d'un atlas
optimal est un problème mal posé.
L'anatomie algorithmique est donc à l'interface de la géométrie, des
statistiques et de l'analyse d'images. C'est un champ actuellement
très actif comme le démontre l'école d'été sur les mathématiques de
l'imagerie du cerveau organisée en juillet 2004 par P. Thompson (UCLA)
et M. Miller (Johns Hopkins), ou le
succès du premier workshop sur les fondations mathématiques de
l'anatomie algorithmique (Mathematical Foundations of Computational
Anatomy - MFCA'06) organisé en conjonction avec MICCAI'06.
Neuroanatomie algorithmique
Dans le cas du cerveau, l'idée sous-jacente à beaucoup d'efforts est
l'inférence de modèles dits structurels, c'est-à-dire de subdivisions
du cerveau en différentes entités [Mangin:TMI:04]. Les lobes
constituent le premier niveau de cette description. Pour ce qui est
des sillons corticaux
[LeGoualher:TMI:99,Riviere:MEDIA:02,Mangin:NeuroImage:04,Corouge:MEDIA:04,Kao:ISBI:06,Lohmann:MICCAI:06],
des faisceaux de fibres [Corouge:MICCAI:05,Golestani05] ou de la
parcellisation du manteau cortical
[Flandin:MICCAI:02,Flandin:HBM:03a,Thirion05f], les modèles actuels sont
insuffisants et souvent passablement incomplets voire inexistants. Une
fois définies, ces entités linéiques, surfaciques et autres peuvent
être l'objet de multiples développements permettant de caractériser
leur variabilité entre individus ou de les utiliser comme amers pour
mettre en correspondance les cerveaux ou les surfaces corticales.
Plutôt que de chercher à construire un modèle global unifié {\em ab
initio}, nous pensons qu'il est préférable de comparer dans un
premier temps les statistiques obtenues avec différentes méthodes sur
différentes primitives anatomiques pour identifier les biais
introduits par les hypothèses de ces méthodes, puis de comparer les
résultats obtenus avec différents jeux de données. En validant les
statistiques de variabilité aux points où elles sont comparables
(validation par consensus) et en les fusionnant aux endroits où elles
sont complémentaires, nous espérons pouvoir expliquer et modéliser une
partie significative la variabilité.
La notion d'inférence conduit également à l'étude de la croissance
cérébrale, qui permet de mieux comprendre la variabilité
inter-individuelle [Kochunov05]. Le spectre va de de l'imagerie
anténatale aux adultes (voire au 3ième âge si l'on considère le
vieillissement) en passant par les grands prématurés, les bébés, les
enfants et les adolescents. Chaque type de primitive et chaque classe
d'âge conduit à des collaborations spécifiques pour l'acquisition des
données et des problèmes d'analyse d'images spécifiques. Le but est
bien évidemment de relier l'ensemble.
L'introduction d'informations fonctionnelles doit par ailleurs
permettre d'émettre des hypothèses et de spécifier plus rigoureusement
la variabilité du cerveau [Brett02,Thyreau06]. Certaines zones du
cerveau peuvent en effet être définies par des marqueurs
fonctionnels (place/face areas, cortex rétinotopique, MT/V5) plus
clairement que par des marqueurs anatomiques. Toutefois, on ne peut
parler de marqueurs qu'après avoir élaboré un modèle structural de
l'activité fonctionnelles, comme proposé par exemple dans
[Coulon:NeuroImage:2000] ou
[Thirion:MICCAI:05,Thirion:MMBIA:06] : ceci plaide pour un
rapprochement méthodologique entre analyse fonctionnelle et analyse
anatomique. L'élaboration de ces modèles nécessite encore des efforts,
car l'inférence statistique demeure délicate pour les approches
structurales.
D'autre part, il est important de se demander quelle est la contre-partie
fonctionnelle de la variabilité anatomique, de manière à préparer une
analyse causale de la variabilité. Mesurer la variabilité risque
d'être une démarche vaine sans la mise en place d'un modèle
explicatif, que celui-ci soit descriptif (description des bifurcations
dans la trajectoire du développement des cerveaux), génératif (en quoi
un modèle de croissance rend il compte de certaines composantes de la
variabilité) ou de manière implicite sous la forme d'un classifieur
(prédiction d'informations sur les sujets à partir de caractéristiques
d'imagerie). Dans cette problématique, les données fonctionnelles
peuvent entrer dans le cadre explicatif (modèles génératif) ou
s'ajouter aux données pour les préciser (classifieur). La constitution
prochaine de grosses bases de donnée en neuroimagerie fonctionnelle
(e.g. projet européen Imagen, dans lequel le CEA-SHFJ est engagé) associé à
des données génétiques et comportementales est une des clés du
problème.
Enfin, il y a une évidence croissante en faveur d'un lien étroit entre
localisation fonctionnelle et connectivité anatomique, telle que la
décrit l'IRM de diffusion [Behrens:NeuroImage:06]. Il est clair
qu'une caractérisation fine des zones corticales reliées par les
faisceaux est un point essentiel. Entre autres, on pourrait se
demander si un faisceau de fibre ne définit pas un homéomorphisme
local entre certaines zones du cortex (les zones "topiques" :
rétinotopiques, somatotopiques etc).
Pour résumer, l'ARC s'oriente selon les deux axes assez traditionnels
- neuroimagerie anatomique et fonctionnelle - et un axe émergent -
l'anatomie algorithmique - qui vise à analyser et modéliser les ponts
qui doivent exister entre ces domaines. Les questions portent à la
fois sur des mesures anatomiques et sur des correspondances
fonctionnelles après la normalisation des anatomies. Les mesures qui
sont objets de l'étude diffèrent mais elles ont en commun le problème
de la mise en correspondance et de la normalisation spatiale qui est
au coeur de l'anatomie algorithmique.
Objectifs de l'ARC
De par la très grande complexité du problème, chaque groupe de
recherche s'intéresse à un ou plusieurs aspects particuliers du problème
général de la variabilité neuroanatomique : une classe d'âge, un type
de primitive anatomique, un type de méthode statistique. Chacun
propose donc des approches différentes mais qui s'avèrent souvent
complémentaires. L'objectif de cette ARC est de fédérer les efforts
de plusieurs groupes importants en France sur ces enjeux majeurs.
Il est frappant qu'après plusieurs années de développements en
parallèle, les équipes participant à cette ARC se retrouvent à un
croisement de besoins communs.
A long terme, il s'agit de mutualiser non seulement des outils
algorithmiques, mais aussi des bases d'évaluation qui font encore
actuellement défaut. Cependant, il parait prématuré de vouloir dès
maintenant proposer un cadre général car le problème est encore
excessivement mal posé. L'objectif de ces deux ans de collaboration
sera donc de faire mûrir les véritables enjeux et les verrous qui s'y
rattachent en vue du dépôt d'un projet ANR ou FET européen sur une
plate-forme pour la neuroanatomie algorithmique. Nous estimons qu'un
an est nécessaire pour faire l'état des lieux des méthodes et des
jeux de données disponibles et que la deuxième année permettra
d'amorcer la fusion des méthodes en comprenant mieux quelles sont les
hypothèses implicites et leurs conséquences algorithmiques. Pour
atteindre ces objectifs, la méthode sera de promouvoir des
collaborations bi ou tripartites sur des objectifs précis (e.g.
comparaisons de méthodes sur le même jeu de données, comparaison des
résultats d'une même méthode sur des jeux de données différents,
méthodes pour fusionner les résultats, etc), et de se réunir très
régulièrement pour bien communiquer autour des différents aspects
regardés. Il est important de considérer plusieurs classes
d'applications, de méthodes et de données pour pouvoir mieux cerner le
coeur du problème et les difficultés qui sont véritablement centrales.
Sur la base de ces analyses, un post-doc sera alors à même d'intégrer
en deuxième année les modèles de variabilité les plus pertinents pour
mieux contraindre la normalisation spatiale.
Axes de recherche
Comme nous l'avons vu ci-dessus, de nombreuses sources d'information
anatomique sont possibles pour le cerveau: des amers corticaux comme
les sulci et les gyri, la surface de parties internes comme les
ventricules, l'hippocampe ou le corps calleux, les groupes de fibres
issues de la tractographie à partir d'IRM de diffusion, les amers
fonctionnels... Un premier axe consiste à recenser ces méthodes de
mesure de l'anatomie du cerveau et d'analyse de sa variabilité, voire à
en développer de nouvelles plus précises. Toutes ces sources procurent
individuellement une vision partielle et biaisée de la variabilité
globale. On espère toutefois observer un bon accord dans certaines
régions et des informations complémentaires dans d'autres: ceci
permettra d'interpréter puis de concevoir des modèles permettant
d'expliquer la variabilité anatomo-fonctionnelle du cerveau, ce qui
constitue le deuxième axe de recherche de l'ARC. Enfin, l'utilisation
de ces modèles devrait permettre d'obtenir des méthodes de
normalisation plus robustes pour les application en imagerie médicale,
donc des analyses de groupes plus significatives en neurosciences et
une personnalisation des atlas plus robuste pour les applications
médicales. Cette ARC s'inscrit donc parfaitement dans les défis
prioritaires de l'INRIA avec la modélisation du vivant,
le couplage modèles et données et l'intégration des STICS dans les
technologies médicales.
Nous détaillons ci-dessous pour chacun de ces trois axes
les thèmes de collaboration qui intéressent plus de deux équipes.
Méthodes de mesure et d'analyse de la variabilité anatomique du cerveau
- Aspects mathématiques de la modélisation de la variabilité en 3D
: statistiques sur des ensembles de courbes, de surfaces, de
déformations ; comparaison et fusion de ces types de statistiques.
- Aspects mathématiques de la modélisation de la variabilité sur
la surface corticale : aspects fondamentaux et pratiques de la mise
en correspondance des surfaces corticales avec des amers structurels
et fonctionnels, variabilité des lignes de fond de sillon,
parcellisation de la surface corticale, méthodes de morphométrie à
partir d'attributs surfaciques.
- Construction de modèles stochastiques pour l'analyse de la
variabilité, en particulier choix des structures de modèles et
problèmes d'inférences.
- Mesures anatomiques par imagerie de diffusion structurelle :
protocoles d'acquisition en IRMd haute résolution spatiale,
exploration, validation et élaboration de modèles de diffusion
HARDI a travers le développement de fantômes physiques de
diffusion.
- Étude de la cytoarchitectonie du cortex par IRMd: méthodes de
clustering des fibres issues de la tractographie, analyse
statistique de la variabilité inter-individuelle de ces faisceaux et
des mesures IRMd sous-jacentes.
Modélisation de la variabilité anatomo-fonctionnelle du cerveau
- Étude de la morphométrie anatomique avec comparaison entre
groupes sains et pathologiques ; définition de nouveaux indices
morphométriques mettant en lumière les contrastes (e.g. amygdale et
hippocampe dans les démences précoces).
- Problèmes mathématiques liés aux modèles de croissance: couplage
évolution temporelle / variabilité inter-individuelle; hypothèse
d'ergodicité croissance / population (au lieu du temps / espace
habituel); bifurcations pouvant expliquer des différences
topologiques; problèmes d'estimation des modèles.
- Étude de la co-variabilité anatomo-fonctionnelle. Corrélation
entre amers anatomiques (faisceaux de fibres, sillons) et amers
fonctionnels (zones spécialisées). Définition de systèmes de
coordonnées sur la surface corticale, surtout pour la mise en
correspondance inter-sujet dans le cadre d'analyses fonctionnelles
surfaciques. Le but est de fiabiliser la cartographie
fonctionnelle, dans la perspective de l'imagerie à haute résolution,
voire de remplacer les techniques de normalisation iconiques
existantes.
- Analyse et explication de la variabilité anatomo-fonctionnelle
observée en neuroimagerie à partir de données comportementales et
génétiques. Comparaison des études de groupe classiques
et des techniques de classification. Sélection des features
anatomo/fonctionnels susceptibles d'être pertinents pour la
classification. Étude du lien entre variabilité anatomique et
fonctionnelle à partir de facteurs explicatifs.
Utilisation des modèles pour mieux contraindre la normalisation spatiale
- Prise en compte de la variabilité dans des algorithmes de
recalage non rigide pour le recalage inter-sujet. Choix de la
métrique utilisée dans le recalage non rigide. Introduction de
corrélations à longue distance.
- Recalage hybride difféomorphe avec des contraintes corticales,
locales ou venant d'atlas probabilistes de sillons corticaux.
- Couplage numérique/symbolique pour la reconnaissance de modèles
morphologique dans des cas individuels (voire le guidage d'outils de
segmentation).
- Exploration d'un modèle explicatif de variabilité (racines
sulcales) pour contraindre la localisation corticale et la mise en
correspondance de surfaces.